Natacha Tertone, trio lillois auteur d'un sublime premier album paru il y a un petit peu moins d'un an sur le label nordique BpouquoiB? faisait partie des artistes invités au festival des Nuits de la Saint-Henriette/des Ritournelles, il y a quelques jours seulement à Hénin Beaumont. Leur set, composé de quatre cartes postales et donc de quatre atmosphères différentes, le plus souvent poignantes, a permis de confirmer la très grande qualité de ce groupe. Entretien avec Natacha (chant, clavier), Bruno Mathieu (batterie, guitare, basse, etc…) et Philippe Mathieu (guitare, basse).

J'étais au show-case Fnac il y a une semaine, et c'était la première fois que je vous voyais en concert; j'ai été très surpris par votre attitude sur scène, qui est en complet contraste avec votre musique…
Bruno: On nous dit régulièrement que l'album est un album triste, mais le fait est que pendant l'enregistrement de cet album, on s'est vraiment éclaté. Plus généralement, c'est vrai que cette musique a des côtés mélancoliques, qu'elle exprime des sentiments qu'on caserait plutôt dans le côté triste, mais malgré les périodes difficile que tout le monde rencontre, on est des gens relativement joyeux… Maintenant, c'est vrai aussi qu'il y a plein de sentiments qu'on a ressentis qui sont exprimés dans nos chansons, et qui ne sont pas forcément des sentiments joyeux, mais disons que ça serait réducteur de dire qu'on est trois personnes constamment au bord du suicide.
Natacha: Ce show-case Fnac que tu as vu, ça n'était pas l'image qu'on a habituellement. On n'a pas vraiment d'habitudes, puisque le groupe est très récent, et il y a des concerts où je parle beaucoup entre les chansons, où on déconne sans arrêt, et d'autres où je vais juste dire "bonjour", "au revoir", et deux ou trois "merci". Pour parler de la tristesse de l'album, c'est vrai que j'avais besoin de dire certaines choses, mais la plupart des chansons ont été écrites il y a presque trois ans, et ce ne sont pas des choses qu'on ressent encore aujourd'hui. A partir du moment où une émotion est mise sur papier, qu'elle devient une chanson, elle n'est plus une émotion mais devient une chanson, une chanson à part entière, qui suit sa vie de chanson en dehors même de son origine.
Bruno: Je crois aussi qu'en bossant pour la scène, on a appris à voir les chansons autrement, à les faire vivre autrement. Pour prendre un exemple, lors de l'enregistrement de L'avalanche, je me suis vidé émotionnellement, en étant vraiment pas bien, et maintenant, c'est une chanson que je joue avec énormément de joie, parce qu'il y a plein d'émotions à transmettre.

L'atmosphère de votre album est une atmosphère qui datait d'une certaine époque, qui est maintenant révolue. Puisque votre état d'esprit a changé, est-ce que vos prochains enregistrements auront une couleur radicalement différente?
Natacha: J'avais beaucoup de choses à dire à l'époque, mais je crois qu'on en a tout le temps; même si tout va bien, il y a toujours des trucs au fond de nous qui ont besoin de sortir. Certains le font en faisant du journalisme, d'autres de la radio, d'autres en peignant, en travaillant sur des programmes informatiques, et d'autres en écrivant des chansons… Pour ce qui est de l'état d'esprit, il faut rappeler qu'on s'est beaucoup amusé pendant les sessions d'enregistrement: quand on rentrait dans notre villa, au bord de la plage, c'était la fête tous les soirs! Au studio, c'était une ambiance de boulot, mais heureuse, vraiment heureuse… En concert, c'est encore autre chose; il y a certains morceaux qui nous prennent carrément aux tripes, car on les torture en les jouant…
Philippe: Nos chansons vivent, pendant les concerts… on a parfois envie de faire des concerts en deux parties: une où le public serait assis, et l'autre debout.
Natacha: On aime beaucoup prendre des risques, et changer d'interprétation d'un concert à l'autre fait partie de cette prise de risques. Ca nous arrive souvent de faire une répétition la veille d'un concert, et lors de cette répétition, de décider de jouer tel ou tel morceau complètement différemment de d'habitude… On arrive don au concert n'ayant joué ce morceau que très peu de fois… C'est important que le public sente que la musique continue à vivre, à évoluer. Ca n'est pas parce que l'album est fait que les chansons sont mortes, bien au contraire; elles évoluent sans cesse, au même rythme que nous.

C'est sur scène, que vous testez de nouveaux morceaux?
Pour l'instant, on n'a pas de nouveaux morceaux… On attend des vacances… pas juste à cause du groupe, puisqu'on n'en est pas encore au stade de tourner sans arrêt et d'être tout le temps au boulot pour le groupe. On a tous une occupation secondaire dans notre cœur et dans notre tête, mais primaire au niveau matériel, au niveau de nos assiettes… Pour l'écriture, j'ai énormément besoin d'avoir l'esprit complètement libre pour pouvoir réussir à sortir les choses et à les mettre sur papier. Ca fait maintenant un an que j'ai repris un boulot, donc je n'ai pas encore eu le temps de concrétiser ça, même s'il y a plein d'idées. Je termine mon boulot fin juillet, et je suis certaine que fin août, il y aura cinq ou six nouvelles chansons, justement parce que certaines choses seront restées à l'intérieur, complètement recroquevillées, et qu'elles vont exploser… D'ailleurs, ça pourrait changer le jeu de scène, puisqu'on est en train de se demander si on n'intégrerait pas une quatrième personne sur scène.

Tu disais que les chansons de cet album avaient été écrites il y a presque trois ans… qu'est-ce qui explique le temps avant qu'elles sortent? C'était un problème de label ou une manière de leur laisser le temps de devenir plus matures?
La première raison, c'est qu'à l'époque où les chansons ont été écrites, Natacha Tertone n'existait pas. Le nom a pris naissance en décembre 97, mais le groupe ne s'est vraiment constitué que vers juin 98. Six mois pour un groupe, c'est rien du tout: c'est des potes qui répètent, qui écrives quelques chansons de rien du tout… La deuxième raison, c'est qu'il a fallu le temps de trouver des gens qui croient en nous, qui soient prêts à partir à l'aventure avec nous; il y a eu ensuite six mois entre l'enregistrement de l'album et sa sortie.

Il n'y a qu'une chanson dans l'album qui n'ait pas été écrite pas toi seule. Est-ce que dorénavant l'écriture dans Natacha Tertone évoluera vers une écriture plus typique d'un groupe?
Bruno: Je pense que ça dépendra beaucoup du temps qu'on pourra passer sur la composition, et tout simplement de l'envie qu'on aura de composer. On a tout le temps beaucoup en vie de bosser à trois. Philippe et moi avons l'habitude de bosser en groupe, puisque ça fait 11 ans qu'on bosse en groupe, mais Natacha, elle, vient du milieu classique, et la mise en route du travail en groupe a pris pas mal de temps, et encore aujourd'hui, c'est pas facile pour elle de travailler à trois sur de la composition, et encore moins sur de l'écriture de textes. La personne à l'origine des chansons n'a guère d'importance… le fait qu'elles nous plaisent à tous, lui, a de l'importance. On est aussi à peu près sûrs que le travail sur les arrangements va continuer de se faire à quatre, c'est-à-dire nous trois et Cheche, notre directeur artistique. Pour la composition, c'est beaucoup plus dur à dire.
Natacha: Comme l'a dit Bruno, j'ai quand-même fait quinze ans de musique classique, et ça a de bons côtés: par exemple, je comprends plein de choses, j'arrive à analyser très facilement, presque instinctivement, mais d'un autre côté, ça pose des barrières épouvantables: j'ai essayé de faire un peu de jazz, il n'y a pas moyen; l'improvisation, je n'y arrive pas! On ne m'a pas appris à laisser parler les choses qui étaient au fond de moi. Donc il me faut une grosse période de maturation à partir du moment où j'ai des idées. Quand j'entend des choses, il faut d'abord que je les travaille toute seule dans mon coin avant d'oser les présenter à qui que ce soit, et ça prend un temps fou. Par exemple, il y a des débuts de chanson, des débuts de textes qui ont été écrits il y a deux ans, et que personne n'a jamais entendus à part moi… je ne les assume pas encore assez pour pouvoir m'exposer à la critique d'autrui, d'autant moins à des personnes qui me sont proches, à savoir Philippe, Bruno et Cheche.

C'est quelque chose qui vous effraie beaucoup, la critique? Parce que Le Grand Déballage, ça incitait les gens à regarder de près…
Natacha: Justement, non ça ne nous a effrayé à aucun moment, parce que cet album, on l'a pensé de A à Z, il n'y a pas un détail qui n'a pas été voulu. Même au niveau du traitement du son, il y a des choses absolument horribles… sur le coup, ça a crevé le cœur de Cheche de laisser passer des sons comme ça, parce qu'il est quand-même ingénieur du son, et un des meilleurs de la région, si ce n'est le meilleur. A chaque fois qu'on avait des doutes, on s'est posé la question: "On assume ou on n'assume pas?", "Est-ce qu'on fait ce choix-là artistiquement ou on a trop peur de ce qu'on va recevoir en face?". Donc tout ce qui est sur cet album, c'est voulu. C'est évident qu'il y aura des gens qui n'aimeront pas cet album, mais au moins, on a réussi à éviter le risque de la frilosité, ce qui nous aurait amenés à de la musique assez conventionnelle. Il ne faut pas se leurrer, ce ne sont pas des chansons révolutionnaires, ce que j'écris, ce sont des trucs vachement faciles. Mais c'est tout l'habillage qu'il y a autour qui donne au disque sa particularité, ça créé un univers qui est à nous.
Philippe: On n'a pas peur de la critique, parce qu'on a fait cet album de façon purement égoïste et hédoniste; on l'a quasiment fait pour nous, et on l'assume à 100%.



 

Interview David, Patrick & Stéphane
Hénin-Beaumont, 23.06.00